Ecrivaine et administratrice de l'association des Amis du Musée de la pêche, à Concarneau, Anne Bolloré-Laborde a visité en 2016 l'ancienne école de médecine navale de Rochefort, devenue musée. A partir de cette visite et de ses recherches personnelles, l'auteure a rédigé ce texte passionnant sur l'histoire de la médecine navale en France et, plus précisément, sur l'hôpital maritime de Rochefort.  

 

 

1 – Le lieu de naissance de la médecine navale

 

Au XVII° siècle, La France se dote, avec Colbert, d’une grande politique maritime. Les pays d’Europe s’affrontent maintenant sur la façade américaine de l’Atlantique ou dans l’Océan indien.

Les campagnes sont de plus en plus longues et les conditions sanitaires sont déplorables. Seul le capitaine dispose d’une cabine. L’entassement, une nourriture insuffisamment variée (scorbut), l’exposition à des fièvres nouvelles, comme la matelote (choléra) ou la maladie de Brest (typhus), contribuent à la mortalité.

1642 : ordonnance préconisant la présence à bord d’un membre de la corporation des  barbiers, praticiens dont le savoir-faire s’étendait aussi bien à la chirurgie et à la pharmacie qu’aux soins du système pileux.

1689 : les chirurgiens-barbiers doivent passer un examen avant leur embarquement. Leur profession reste cependant éloignée de la médecine.

A Rochefort, ville forgée de toute pièce de Louis XIV pour la marine de guerre [des hommes exceptionnels mettent en place le service médical de la marine.

  • à la fin du XVII° siècle, Antoine Gallot médecin principal de l’arsenal, incite les chirurgiens à suivre des leçons publiques de médecine.
  • vers 1720 Jean Cochon Dupuy organise des travaux pratiques au chevet des malades de l’hôpital.

En 1722 les ministres du Régent Philippe d’Orléans entérinent la création de l’Ecole de chirurgie et d’anatomie.

Deux autres écoles sont organisées sur le même modèle :

  • Brest : 1725
  • Toulon :1731.

Les conditions pour y être admis sont d’abord peu contraignantes, mais elles s’accroissent au fur et à mesure que la réputation de l’enseignement s’étend. Les écoles sont à l’origine de progrès dont les bénéfices dépassent la sphère maritime. Ils reflètent les grands débats intellectuels des Lumières et du XIX° siècle. Les écoles ne perdront leur suprématie qu’avec la réorganisation de la médecine civile.

On trouve à Rochefort un ensemble optimum de conditions :

  • des étudiants disposant de temps pour les études car déjà fonctionnaires (entretenus)
  • des lieux d’enseignement au sein même d’un hôpital ouvert à toutes sortes de malades (marins, bagnards, ouvriers de l’arsenal et leurs familles …)

 

L’hôpital maritime de Rochefort.

 

Les premiers hôpitaux, de quarante, puis de quatre cent lits, au cœur de la ville, sont remplacés par une unité moderne de 1 200 lits, inaugurée en1788, inspirée de l’hôpital maritime de Plymouth qui avait été érigé en 1765. Situé à l’écart de l’agglomération, son architecture permet à l’air et de la lumière de circuler. Une machine à vapeur l’alimente en eau potable (ce qui a nécessité de forer à 856 mètres de profondeur)

  • la présence des Filles de la Charité. Organisé par Vincent de Paul et Louise de Marillac cet ordre est la première communauté féminine non cloîtrée, les Soeurs se dédient au service des pauvres et des malades, secondant les médecins dans l’hôpital même.
  • l’observation de maladies endémiques (région de marais) et d’accidents dus à l’activité de l’arsenal

 

Rochefort Cimetière de la Flotte

 

Lorsque Colbert a convaincu Louis XIV d’asseoir son pouvoir sur les mers, le souverain avait choisi Rochefort pour implanter un arsenal en complément de celui de Brest.

Rochefort, situé, est à mi-chemin de Bordeaux et de Nantes, sur les bords navigables de la Charente. La région a été dépeuplée par les guerres de Religion, laissant la place libre aux projets du monarque. Mais, comme à Versailles ou à Marly, Louis XIV a passé outre aux inconvénients des marais : la ville est boueuse, touchée chaque été par le paludisme ; il y a peu d’eau potable.  Si l’on ajoute la présence de mille à deux mille bagnards, indispensables au halage des navires et au fonctionnement de l’arsenal (corderie, fonderie de canons, forme de radoub, entrepôts … ), et l’importation des fièvres tropicales par les navires revenus des Îles, on comprend que la mortalité soit particulièrement élevée à Rochefort.

La ville est qualifiée de Cimetière de la Flotte, et jusqu’au XX° siècle les officiers qui y sont affectés touchent une prime coloniale en compensation des risques sanitaires encourus.

  • la multiplication des fièvres tropicales introduites par les équipages de retour des Îles..
  • la fin de l’interdiction de procéder à des dissections
  • un jardin de plantes exotiques, dessiné en 1741, où sont acclimatées les espèces qui iront ensuite rejoindre le Jardin du Roi à Paris, qui est le terrain d’élaboration de nouveaux remèdes.
  • 1789 : les apothicaires formés dans les écoles de la marine prennent le nom de pharmaciens.
  • les chirurgiens sont appelés médecins de marine
  • 1803 : les chirurgiens de marine sont autorisés à en soutenir une thèse en faculté pour devenir Docteurs en médecine
  • 1824 : le baccalauréat (réorganisé en 1808) est exigé pour concourir pour les places d’élèves chirurgiens et pharmaciens.      

 

 

  • 1866 : les conditions d’admission à l’école de Rochefort sont alignées sur les facultés de médecine civiles

 

Quelques progrès que l’on doit à l’école de médecine navale de Rochefort :

  • Vers 1760 : premier hôpital à n’installer qu’un malade par lit, et à faire figurer au pied du lit une fiche récapitulative.
  • 1806 : première vaccination pratiquée en France
  • 1806 : acte fondateur de la chirurgie de la main : première résection d’un poignet
  • 1856 : observation du saturnisme (intoxications par le plomb qui s’étaient multipliées avec l’embarquement de machines à dessaler l’eau de mer comportant des pièces dans ce métal –

 

2 - L’officier de bord, un savant des Lumières

 

Les idéaux scientifiques du Siècle des Lumières (effort de compréhension du corps humain ; analyse de la diversité du monde) sont la base de l’enseignement

Est-il exagéré de dire qu’en 2016 l’enseignement de la médecine est toujours assis sur l’héritage de la médecine navale : FORMATION, SOIN, RECHERCHE ?

Au XIX° siècle, l’enseignement couvrait des champs plus larges que celui qui est dispensé de nos jours dans les facultés de médecine. Il ne doit pas y avoir « un officier de santé qui ne sache, au moins sommairement, sa botanique, sa chimie, sa physique ou sa zoologie. (L’école) transmet un état d’esprit, selon lequel connaître l’homme, ce n’est pas seulement maîtriser les rouages de la machine humaine, c’est aussi le replacer dans un espace et un temps qui doivent eux aussi devenir rationnels pour el faire entrer dans un univers que la science prétend alors expliquer dans un récit complet. »

 

3 - Sur les traces des étudiants du XIX° siècle

 

Situé à quelques centaines de mètres de l’hôpital, le pavillon de l’école de médecine navale abrite les fonctions de l’école, parfaitement restituées par la présentation muséale :

 

-        Rez-de-chaussée : AUTORITÉ  et REPRÉSENTATION. La salle des actes est venue remplacer en 1837 l’amphithéâtre transposé dans l’hôpital lui-même. Elle accueillait les leçons inaugurales des professeurs et les concours permettant d’accéder aux années supérieures, sous les portraits des anciens directeurs et professeurs. Une autre salle est celle du Conseil de santé, qui traitait les problèmes de salubrité sur les navires, comme dans la ville de Rochefort.

 

- Premier étage : LE SAVOIR LIVRESQUE. Longue de 30 mètres, la bibliothèque contient 25 000 volumes. La variété des fonds (anatomie, pharmacopée, botanique, atlas et récits de voyage, ethnologie,  théologie …) est impressionnante. Les administrations connaissant depuis toujours

 

-        des accès sporadiques d’économie, elle a été constituée par des moyens aussi divers que les confiscations révolutionnaires, ou une contribution financière régulière des étudiants.

 

L’une des tables serait celle du carré de la Coquille, la corvette commandée par Duperrey partie de Toulon en 1822, avec à son bord Dumont d’Urville et le chirurgien de Rochefort René-Primevère Lesson, pour une mission d’études en Océanie. On imagine les étudiants s’y installant avec les cahiers synthétiques de connaissances, rédigés à leur intention par le médecin-chef, et recopiés en autant d’exemplaires qu’il y a d’élèves.

 

-        Second étage : COLLECTIONS PEDAGOGIQUES  La salle appelée Musée ressemble à première vue à un cabinet de curiosités.

 

Au milieu de la salle une table de chirurgie de la fin du XVIII° siècle. Ici des  écorchés, plus loin des spécimens humains ou animaux présentant des malformations ; là plusieurs centaines d’instruments  répondant à la nécessité d’interventions différentes, mais devant souvent être remplacés par les compactes caisses de chirurgien embarqué, un kangourou, une autruche, des milliers de coquillages, des  minéraux, des armes d’Afrique et d’Océanie, un étonnant tapa, manteau tahitien de cérémonie en papier.

La variété est réelle, mais le désordre n’est apparent.

Chaque collection est constituée à des fins d’enseignement :

  • les préparations anatomiques font partie du cursus des étudiants
  • les embryons répondent à la nécessité de prendre position dans le débat sur l’évolution des espèces 
  • la collection de tétralogie ne répond pas au désir de faire peur ou de juger, mais à celui de comprendre.

 

Certes, les systèmes de classement en usage au XIX° siècle ont parfois été remis en cause : ainsi on classerait maintenant les coquillages selon les caractéristiques des mollusques et non suivant celles de leurs coquilles.

Les vitrines dédiées à tant de disciplines dialoguent entre elles dans une organisation porteuse de l’espoir que la science donnera une explication rationnelle du monde.

Les pièces exposées permettent de mieux comprendre ce qui était attendu des générations d’officiers de bord formés par l’école :

  • en 1691, le secrétaire général à la marine, demande « aux chirurgiens des vaisseaux qui feront des voyages au long cours de se charger des caisses de plantes qui leur seront données par ses correspondants pour les jardiniers des maisons royales. » S’il rentre un intérêt récréatif dans cette collecte de plantes (l’espèce des begonias est nommée à la même époque en hommage à l’intendant Bégon), elle a surtout pour but de faire progresser la pharmacie.
  • une instruction de 1827 encourage les savants navigants à pratiquer la zoologie « en ne se bornant pas à l’étude des formes (…), à la description (…) : elle a pour objet encore d’examiner leurs habitudes, leur développement, leur instinct, et de chercher s’ils peuvent être de quelque utilité. »

4  – le déclin de l’école de Rochefort

 

En 1890 l’école principale de santé des Armées ouvre à Bordeaux. L’école de Rochefort assure seulement la première année de médecine et deux années de pharmacie jusqu’à ce qu’elle ferme au milieu du XX° siècle.

Après des décennies d’abandon, le pavillon de l’école de médecine navale a été affecté en 1998 au Musée de la marine, déjà présent à l’hôtel de Cheusses. Il est ouvert chaque jour au public pour des visites guidées.

 

Le Musée de la Marine à l’hôtel de Cheusses : Ce logis avait été construit avant l’établissement de l’arsenal par le dernier seigneur de la châtellenie de Rochefort. Il est de ce fait un des seuls monuments de la ville antérieur à 1766. Il a été mis à disposition du Commandant de la Marine (qui pouvait voir la forme de radoub depuis l’alcôve de sa chambre). Rochefort est maintenant, avec Paris, Brest, Port-Louis et Toulon, une des cinq implantations du Musée national de la Marine

 

 

Anne Bolloré-Laborde

 

(Je remercie tout particulièrement Madame Dominique Daubigné qui m’a guidée dans la visite de ce lieu).